Dans le milieu du Web 3.0 et de l’assurance, la nouvelle en a surpris plus d’un spécialiste : le consortium, fondé historiquement en 2016, par 15 assureurs et réassureurs et qui avait vocation à travailler sur la blockchain, a annoncé la cessation de son activité.

Ce qui devait être la figure de proue de l’assurance 3.0 du monde de demain n’est plus.

Des commentateurs ont ramené cette annonce à l’explosion d’une bulle qui s’est constituée autour des NFT et de la blockchain. Selon eux, il ne pouvait en être autrement après l’effondrement des valeurs technologiques de ces derniers mois.

Mais comme toujours, il convient de prendre du recul pour comprendre un peu mieux ce qui s’est passé et ce que cette annonce implique réellement pour l’assurance.

 

I. Au commencement…

 

En 2016, 15 assureurs et réassureurs décident de mettre en commun leurs ressources, au sein d’un consortium, pour étudier le potentiel de la blockchain dans le monde de l’assurance. La structure est baptisée The Blockchain Insurance Industry Initiative (B3i).

Le mandat du consortium est relativement simple : chaque participant alloue des effectifs, à temps partiel, issus de leur propre structure afin de faire émerger un PoC (ou prototype) basé sur la blockchain.

Quel intérêt présente cette technologie pour la réassurance ?

Au milieu des années 2010, la blockchain a été développée pour des besoins de cryptographie et de sécurisation des données. Or, dans un monde qui échange toutes les secondes des informations par voie électronique, le versionning des documents devient problématique et les parties (nombreuses dans le cadre d’un contrat de réassurance) ne sont jamais certaines de disposer des dernières versions des documents.

Les contrôles peuvent se révéler long : la tarification et, par conséquent, la contractualisation finale des traités prennent des mois.

Le PoC avait donc pour but de sécuriser la data et de diviser les délais de contrôle et du back-office par dix !

Le prototype qui voit le jour est concluant et sa commercialisation est décidée dès fin 2017 !

Le mandat du consortium étant limité dans le temps, 13 membres fondateurs sur 15 (RGA et Sompo s’abstiennent) décident de transformer le consortium en une société avec actionnaires, ce qui lui permet de s’ouvrir à d’autres partenaires et de procéder à des levées de fonds pour financer les recherches et les développements.

 

II. La lumière

 

Dorénavant, B3i Services AG est une société commerciale – nous pouvons même parler d’une start-up – dont le siège social est en suisse et qui, dès 2019, réunit plus de 40 entreprises.

La commercialisation du traité « Property Cat XoL » est satisfaisante : ce contrat de réassurance contre les catastrophes naturelles repose sur la blockchain qui garantit l’efficacité, la fiabilité et la sécurité des données qui sont partagées entre les cocontractants.

Le mot d’ordre de B3i : la chaine de valeur de l’assurance repose sur la garantie de disposer d’une version unique de la vérité !

Toutes les parties (assureurs, courtiers, réassureurs) du contrat Property Cat XoL bénéficient d’une chaine de confiance unique qui leur permet d’optimiser l’allocation de leurs capitaux et de leurs ressources financières, tout en minimisant la fraude ou les risques d’erreurs. Chaque partenaire au contrat peut consulter directement les déclarations de sinistres, les estimations ou les provisions techniques.

B3i souhaite aller plus loin et veut également s’appuyer sur les avancées technologiques de l’IA afin de mettre à jour automatiquement des contrats, de calculer les règlements et d’établir les compensations entres les parties.

Pour franchir les paliers technologique, B3i procède à des levées de fonds pour plus de 26 millions de dollars, en sachant que les montants définitifs ne sont pas divulgués.

Ce sont surtout les partenariats conclus qui sont annoncés, comme en mars 2022, avec The Institutes RiskStream Collaborative, le plus grand consortium construit autour de la blockchain et de la gestion du risque, dans le but de travailler sur les assurances paramétriques.

Et pour cause : ces assurances sont de plus en plus couteuses et sont en plein bouleversement, en raison des conséquences du réchauffement climatique et des modèles qui sont de moins en moins adaptés.

Une révolution est nécessaire, sur ce secteur, et B3i veut relever le challenge.

III. Les ténèbres !

 

C’est dans ce contexte, empli de bonnes volontés et de défis à la hauteur des mutations de notre monde, que B3i annonce fin juillet 2022 la cessation de son activité et se déclare insolvable.

Les levées de fonds, dont les montants n’ont pas été communiqués, n’auraient pas permis d’atteindre le capital désiré pour financer les recherches et l’activité de la plate-forme.

Il semblerait, surtout, que si la technologie était au rendez-vous, le volume des contrats attendu ne l’était pas, ce qui pesait sur la rentabilité à moyen terme de la structure.

Selon les dirigeants de Swiss Re, pour que l’efficacité soit réelle, il est nécessaire que tous les réassureurs et assureurs revoient leurs systèmes d’information, afin de pouvoir intégrer la chaine de valeur de B3i.

Sans cet investissement initial, les contrats dits intelligents proposés par la plate-forme resteront des promesses de rentabilité sans lendemain.

En d’autres termes, pour John Dacey, Directeur Financier de Swiss Re, un vaste chantier d’harmonisation des bases de données et des systèmes d’information doit être opéré sur le marché, avant d’envisager l’industrialisation à grande échelle des innovations apportées par B3i.

La structure aurait été trop en avance sur son temps …

 

IV. Au-delà des apparences

 

Depuis le début du mois d’août 2022, les commentaires quant à la disparition de B3i oscillent entre stupeur et scepticisme.

D’une part, la disparition d’une telle plate-forme, composée d’acteurs de l’assurance aussi importants surprend et inquiète.

Les solutions apportées par B3i semblaient être adaptées aux besoins du marché et étaient attendues depuis plus de 20 ans.

En effet, un peu avant les attentats du 11 Septembre, la couverture des Twin Towers venait d’être définie entre les parties, sans pour autant que les documents définitifs ne soient signés. Il s’en est suivi des procédures judiciaires qui ont duré des années.

Aussi, le besoin d’une chaîne de valeur avec une information instantanée, unique et fiable, telle que B3i l’ambitionnait ne date pas d’hier et la solution paraissait être à portée de main.

D’autre part, certains analystes voient dans la disparition de B3i la conséquence logique de l’explosion d’une bulle qui s’est formée autour l’industrie de l’AssurTech (ou InsurTech en anglais).

En effet, depuis le début du 2e trimestre 2022, les start-up qui exploitent les technologies modernes pour offrir de nouveaux outils de gestion du risque et de pricing sont dans la tourmente.

Ces acteurs qui avaient pourtant le vent en poupe jusqu’en fin d’année 2021, intéressaient de plus en plus les assureurs traditionnels, attentifs aux potentiels que peut leur offrir l’IA ou la blockchain, afin d’affiner leurs modèles de tarification ou réduire la fraude.

Mais la crise économique initiée par la guerre en Ukraine semble avoir remis sur la table certains fondamentaux que John Dacey a rappelé : sans promesse de rentabilité à moyen terme, tout projet est compromis.

 

Conclusion

 

A titre personnel, je vois dans la disparition de B3i les conséquences directes de la lutte contre l’inflation mondiale et le relèvement des taux d’intérêt.

Les Banques Centrales ont décidé d’augmenter leurs taux directeurs pour freiner l’investissement afin de ralentir l’inflation mondiale.

S’il est, à date, encore trop tôt pour en voir les effets, nous pouvons estimer qu’en période de raréfaction des liquidités, les projets qui ont un retour sur investissement (ROI) trop long seront arbitrés en premier !

Les crises sont, certes, un moyen efficace de faire exploser les bulles, de débarrasser le marché d’acteurs qui n’ont pas les reins solides pour être rentables, voire d’éliminer les arnaqueurs qui biaisent l’innovation en détournant les fonds.

Mais la disparation de B3i échappe à cette logique. Elle est un révélateur d’une nouvelle période qui débute : l’horizon des ROI est revu à la baisse quitte à préférer des projets reposant sur des technologies moins avant-gardistes.

Cependant, la lutte contre l’inflation risque de conduire à la disparition d’acteurs qui auraient propulsé le monde de la gestion du risque 10 ans dans le futur.

La raréfaction des liquidités et la recherche de la rentabilité à court terme risquent de congestionner la recherche et l’exploitation de nouvelles technologies qui sont indispensables au pricing.

Plus encore, cela peut conduire à laisser le champ libre aux GAFAM ou autres NATU qui disposent des ressources financières nécessaires pour développer leurs propres solutions et pour les imposer aux acteurs historiques.

Hasard des calendriers, remarquons que l’annonce de la disparition de B3i s’est faite alors, qu’en parallèle, Amazon annonçait l’invention d’un vaccin contre le cancer.

Il n’y a bien sûr aucun lien entre ces deux informations. Il est juste intéressant de noter que les GAFAM ont la possibilité d’aller challenger des acteurs historiques sur leur propre terrain, y compris des laboratoires pharmaceutiques.

Or, les Assurtechs sont encore le meilleur moyen pour les assureurs de ne pas dépendre des outils, des modèles ou des IA que les GAFAM développeront et imposeront à terme, à la manière de ce qui s’est fait sur le cloud.

La disparition de B3i s’est peut-être faite sur l’autel de la lutte indispensable contre l’inflation et de la raréfaction des liquidités. C’est une hypothèse. Mais si tel est le cas, cette même lutte ne doit pas se faire au détriment de l’innovation et du pricing du risque car d’autres acteurs, bien plus fortunés, disposent des ressources et de la data nécessaires pour revoir tous les modèles de gestion de l’assurance. Ils n’hésiteront pas à aller challenger les acteurs historiques sur leur terrain. Y compris les mieux établis.

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Article rédigé par Adrien FARES, Directeur de la Practice Finance