En février 2022, AXA a été le premier assureur en France à annoncer un investissement de 300.000 EUR dans le métavers, en achetant une passerelle dans la société de jeux vidéo, The Sandbox, ainsi que l’ouverture d’une agence virtuelle.

En agissant ainsi, AXA et son agent général François Pannecoucke, sont devenus les pionniers d’une nouvelle économie qui cherche à ne plus relever de la science-fiction ou du pur divertissement. Mais à se matérialiser dans un monde en devenir où les échanges et les services sont appelés à se multiplier sur les 10 prochaines années.

Les plus sceptiques ont préféré parler d’un coup de communication bien pensé qui ne renvoie pas à quelque chose de concret. Une façon de faire le buzz et de se donner un verni « High Tech » sans trop d’efforts.

Mais penser les choses ainsi, c’est peut-être appréhender la réalité par un biais qui ne se veut pas holistique, car Assurance et Métavers sont déjà bien imbriqués, au même titre que d’autres pans de l’économie réelle.

Ne pas le réaliser relève d’une myopie, d’un biais que nous adoptons dans notre conception des choses. Biais que nous chercherons à lever via cet article.

 

I. LE métavers ou DES métavers

 

En premier lieu, il est indispensable, pour bien se comprendre, de s’attaquer à une erreur que nous commettons tous dans notre conception des choses et dans nos discours.

Il est erroné de parler du métaverse car il y a en réalité des métarverses.

Étymologiquement, métavers (ou Metaverse en anglais) est la combinaison du :

– Préfixe « Meta » qui signifie en grec « aller au-delà », ou « après ».

– Suffixe « Univers » qui renvoie à la notion de monde régi par ses propres lois.

Le mot métavers a été construit pour désigner un monde virtuel qui se veut immersif, persistant et partagé, dans lequel les interactions se font via des accessoires (casques à réalité virtuelle, smartphones, écrans 3D, combinaisons …).

Les termes essentiels mis en gras sont déterminants pour identifier un métavers. En leur absence, nous ne serions que face à un ersatz de jeu vidéo qui n’a rien de méta.

En effet, ces trois caractéristiques impliquent que les interactions entre individus qui ont lieu dans le métavers sont réelles et produisent des effets permanents, tant dans le métavers que dans le monde réel.

Un contrat conclut dans le métavers produira nécessairement des effets dans ce même métavers, selon les conditions et les durées prévues. Mais il pourra aussi avoir des effets dans notre monde réel.

Pour les plus anciens d’entre nous, nous ne sommes plus dans le jeu vidéo des SIMS où les avatars avaient une vie parallèle, pouvant mourir sans qu’il y ait d’effets dans notre monde réel.

Avec le métavers, nous cessons de parler d’une réalité parallèle pour se situer dans une réalité augmentée.

Il y a peut-être deux univers, mais une seule réalité !

 

Gageons que les trois caractéristiques mentionnées seront toujours vraies et déterminantes pour définir un métavers, quelle que soit l’évolution des accessoires permettant d’accédant à cet univers.

Il est aussi essentiel de réaliser qu’il n’existe pas un seul métavers, mais bel et bien des métavers car plusieurs univers répondent à cette définition :

  • Fortnite qui est un jeu multiplateforme mais dans lequel des concerts ont eu lieu pour réunir plus de 12 millions de personnes. Des bandes annonces de films ont été également diffusées alors même que les cinémas n’avaient pas encore rouvert leurs portes en raison de la pandémie.

A titre personnel, Fortnite reste à mes yeux la plateforme qui a su franchir la frontière du jeu de plateforme versus multivers, en proposant durant les premiers confinements, des activités qui ne se résumaient plus à des jeux de guerres virtuelles, mais à des expériences immersives partagées, comme le concert de Travis Scott. Ce qui n’était plus possible dans le monde matériel était possible dans le monde virtuel.

  • Meta, bien évidemment, de Mark Zuckerberg qui renverra Facebook à l’âge des cavernes de l’internet et qui est, de loin, la promesse la plus ambitieuse et la plus réaliste. La force de frappe de Facebook, tant d’un point de vue réseaux sociaux, crypto-monnaie que partenaires font de Meta le projet le plus réaliste. Si le projet de Facebook tient ses promesses, il sera incontestablement celui qui conditionnera notre vision du métavers, au même titre que Netflix l’a fait avec la consommation des séries et des films via le streaming.
  • The Sandbox, que nous avons évoqué plus haut avec AXA, dont l’ambition est de développer durablement un modèle commercial, axé autour des NFT et de la blockchain : concrètement chaque parcelle de terrain ou item acheté dans The Sandbox implique un acte de propriété garanti par les NFT qui sont des certificats de propriété numérique. A l’instar de la conquête de l’ouest, l’enjeu est de se porter acquéreur d’un bout de terrain pour ensuite y développer son marché et rentabiliser son investissement.
  • Decentraland qui est similaire à The Sandbox , composé de près de 100 000 parcelles de terrain (soit environ 23 km2) et dont les transactions reposent sur sa crypto-monnaie MANA, monnaie virtuelle reposant sur la blockchain d’Ethereum.

 

Tous ces exemples ne sont cités que pour mettre en exergue une réalité qui nous échappe régulièrement : toutes ces sociétés développent leurs propres métavers, avec leurs propres langages, leurs propres modèles économiques ou leurs propres monnaies.

Chaque investissement qu’un particulier opérera dans un métavers n’aura pas d’impact sur un autre, à moins que des accords d’interopérabilités soient conclus.

Mais à ce stade, l’omnivers n’est pas prévu et nous sommes aux prémices d’une guerre économique et technologique, similaire à celle des années 80 qui a vu s’opposer, dans la vidéo, la norme Betamax versus VHS.

Pour être encore plus concret, retenons que le casque de réalité virtuelle que vous achèterez pour Meta ne sera pas compatible avec l’univers d’Alibaba. L’utilisateur devra se multi-équiper (à l’instar des consoles de jeux). A moins que la guerre économique des metavers n’ait raison de certains opérateurs pour qu’il ne reste qu’une poignée d’entre eux, réduisant ainsi l’offre, et permettant de tendre vers l’interopérabilité.

Mais à ce stade, il n’y a pas qu’un seul métavers et tout acteur qui souhaite investir dans un métavers doit bien le choisir car il n’est pas dit que son investissement survive à une guerre économique qui n’a rien de virtuelle.

II. Équipements donc Assurance

 

Le développement des métavers ne se résume pas à un concept. Elle revêt une réalité matérielle qui nécessite un investissement sur 3 strates :

a. L’interface : i.e. les casques, les écrans ou tout matériel qui permet d’accéder au métavers tout en assurant l’immersion indispensable aux interactions

b. Le software : i.e. logiciel et le codage qui permettent de faire fonctionner le métavers. Le moindre bugg induit une instabilité de l’univers plus ou moins importante.

c. Les infrastructures : i.e les serveurs, les câbles, les disques durs et tout ce qui est indispensable pour que le métavers fonctionne, sur la base des algorithmes développés.

C’est sans doute basique, mais aujourd’hui, l’Assurance couvre déjà ces 3 niveaux de strates qui participent à l’existence du métavers :

a. En ce qui concerne les interfaces, les assureurs britanniques ont noté une augmentation de 68%, depuis 2016, des accidents domestiques en lien avec l’utilisation de casques à réalité virtuelle (ou VR en anglais). Les premières victimes étant, heureusement, les télévisions et les casques eux-mêmes, ramenant le coût moyen du sinistre à 780 EUR.

Qui dit sinistralité, dit assurance de plus en plus étendue, avec des garanties qui seront plus ou moins en option pour se couvrir contre un risque qui ne sera inclus dans son assurance habitation.

b. Concernant le software, cela relève du risque industriel et de la cybercriminalité. Car ne nous mentons pas : le métavers est synonyme de guerre industrielle avec des attaques ciblées qui visent à copier le code du concurrent ou à le rendre inopérant. En 2021, la cybercriminalité a couté plus de 6 000 milliards d’USD, dont 1/5 pour l’Europe, alors que le coût n’était « que » de 1 milliards d’USD avant le COVID et les confinements successifs. A ce jour, près de 9 grandes entreprises sur 10 sont assurées contre la cybercriminalité et les experts estiment que le marché de l’assurance est assez mal structuré sur ce risque. Il ne peut que grandir pour chercher à protéger tous les acteurs, tant les collectivités publiques que les plus petites entreprises.

c. Enfin, pour ce qui est de l’infrastructure, nous retrouvons un modèle plus traditionnel, consistant à assurer des biens ayant une valeur économique déterminée, dont le remplacement induit un coût sur le résultat d’exploitation.

Aussi, affirmer que l’Assurance est loin du Métavers et que cela relève de la science-fiction, cela revient à ne pas réaliser que toute l’économie et la réalité du Métavers reposent sur des strates qui ne sauraient exister sans une assurance ad hoc.

Mais bien entendu, en matière de perspective, cela ne s’arrête pas là.

 

III. Activité économique donc Assurance

 

Comme défini ci-dessus, la vocation même du métavers est d’offrir des biens et des services qui ont des effets durables, y compris dans le monde réel.

Aussi, ces activités auront vocation à être assurées, même si de prime à bord, cela peut sembler ubuesque.

Quelques exemples pour s’en convaincre :

a. L’achat de parcelles de terrain et la construction d’agences virtuelles ou autres bâtiments sont de réels investissements à proprement parler ! En plus de leur valeur numéraire, ils auront nécessité un investissement en termes de programmation et de jours-hommes pour la conception des locaux. Or, le métavers dans lequel l’investissement aura lieu, sera soumis à des piratages et des attaques, au même titre que l’internet d’aujourd’hui, pouvant conduire à la destruction de votre immobilier virtuel. L’assurance aura au-moins vocation à indemniser le propriétaire de la parcelle et du bien virtuel construit. Que ce soit le métavers lui-même qui s’assurera contre le risque ou que ce soit le propriétaire de la parcelle, cette assurance existera nécessairement au regard de l’investissement que cela représente.

b. Les pertes d’exploitation subies par les entreprises seront de plus en plus conséquentes, au fur et à mesure que les acteurs seront nombreux. Immanquablement, les entreprises devront se couvrir contre les pertes d’exploitation induites par l’indisponibilité du métavers.

c. La propriété dans le métavers est peut-être immatérielle, mais elle reste réelle. Comme évoqué ci-dessus, des œuvres sont d’ores et déjà acquises et la propriété garantie via les NFT. En 2021, ce n’est pas moins de 17 milliards d’USD de transactions qui ont eu lieu. Et même si l’année 2022 a connu un recul du fait de la crise (guerre et inflation), cette récession n’est en aucun le signe de la disparition de la propriété immatérielle.

Or, du moment qu’il est question de propriété, il est aussi question d’assurance contre le vol. Le hacking se perfectionnera, même si la technologie de la blockchain se veut robuste. Mais les ordinateurs quantiques mettront à mal l’inviolabilité des protocoles et l’assurance de bien IARD sera le dernier rempart pour protéger les investisseurs afin de leur offrir des garanties réelles contre un risque qui l’est tout autant.

Nous pouvons continuer à citer des exemples à l’infini et l’exercice est d’autant plus simple qu’il consiste à dupliquer les risques industriels et privés traditionnels dans le métavers. Une fois encore, ne pas réaliser que les métavers sont des canaux de distribution de biens et services comme un autre, c’est passer à côté de la réalité des choses et de l’accélération des modes de consommation.

Accélération qui a été rendue plus véloce, suite aux confinements connus dans le monde. En effet, en ayant fait le 1er confinement, le monde a bouleversé durablement les modes de consommation car beaucoup ont intégré que les prochains confinements seront climatiques ou ne se limiteront plus aux pandémies.

 

IV. Conclusion

 

L’assurance dans le métavers ne relève pas de la science-fiction. Elle ne relève même pas d’un futur proche. Elle est d’actualité et ne pas le réaliser relève du tropisme.

A raison d’une croissance annuelle moyenne de plus de 30% sur la prochaine décennie, le marché du métavers répond aux règles économiques traditionnelles. Il repose sur un investissement matériel de plusieurs milliards qu’il n’est pas possible d’initier sans les assurances traditionnelles.

Il a pour objet d’offrir des modes de consommations de biens et services qui ne relèveront pas uniquement du gaming ou qui ne seront pas que virtuels. C’est la notion même de propriété (intellectuelle et matérielle) qui est en train d’effectuer une translation vers le métavers. Et cette opération ne saurait être opérée sans les garanties adéquates que seule l’assurance permet d’offrir.

La véritable question est de savoir si ce sont les assureurs traditionnels qui sauront se positionner sur le marché ? Ou si au contraire ce seront d’autres acteurs de la High Tech qui s’accapareront ce filon ? En tout état de cause, la démarche d’AXA en février 2022 n’a rien d’un coup de communication, comme certains commentateurs ont pu le dire. C’est aussi la démonstration que l’assureur répond présent quant aux évolutions du marché et qu’il n’est pas question de laisser aux GAFAM la main sur un marché reposant sur la garantie et la couverture des risques.

En cela, la grande aventure initiée au XVIIe siécle par la Lloyd’s et le commerce maritime se poursuit. Il n’est plus question de commercer et de garantir les échanges avec un nouveau continent. Mais il est toujours question d’accompagner les investissements pour développer les échanges avec le nouveau monde.

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Article rédigé par Adrien FARES, Directeur de la Practice Finance