Taux bas : un immense challenge à relever pour l’assurance vie

5 juin 2020

Publié le 24/03/2020 sur La Tribune de l’Assurance

 

Un environnement de taux inédit

 

Les principales économies européennes connaissent depuis 20 ans maintenant une baisse ininterrompue des taux d’intérêt. Au milieu des années 80 le taux de l’OAT 10 ans (taux servant souvent de référence) dépassait les 15 %. Depuis 4 ans il flirte avec le zéro et est même passé en zone négative ces derniers mois.

Si, à court terme, cette situation est bénéfique pour le financement des activités marchandes et industrielles, elle pose en revanche des défis inédits pour les compagnies d’assurance vie, ainsi que pour les autorités de contrôle chargées de veiller à la préservation de la stabilité du système financier et à la protection des consommateurs et épargnants.

Le niveau actuel des taux recèle une dimension inédite qui réside à la fois dans :
• son ampleur, avec la présence de taux négatifs sur une grande partie de la courbe des taux ;
• le fait que la grande majorité des experts s’accorde désormais à dire que les niveaux atteints aujourd’hui ont une grande chance de s’inscrire dans la durée.

Pour ce qui est du niveau, le taux de l’OAT de la France à 10 ans est devenu pour la première fois négatif, le 18 juin 2019. Depuis, ce taux est resté principalement en territoire négatif, atteignant -0,4 % en septembre 2019, après l’annonce de reprise du « quantitative easing » par Mario Draghi, alors président de la BCE.

Ainsi, dans les conditions actuelles de marché, un investissement sans risque implique souvent un taux négatif. Cette situation paradoxale des taux négatifs, dont découle qu’en plaçant 100 euros on en récupère moins de 100 au bout de 10 ans, est complexe à appréhender par le grand public.

Pour renverser cette tendance il faudrait que différents facteurs soient réunis. Par exemple que la croissance reparte, que l’inflation redémarre, et que les banques centrales changent leur politique monétaire. Or, en zone Euro, la croissance a certes redémarré mais de manière limitée (1,6 % depuis 2 ans) et l’inflation est de manière durable quasi nulle. Enfin les incertitudes sur la pérennité de l’Union Européenne telle que nous la connaissons aujourd’hui, pèseront très probablement sur la croissance future de la zone Euro et inciteront les Banques Centrales à continuer leur politique actuelle. Tout laisse donc penser que les taux d’intérêt à long terme vont de manière durable rester bas et flirter avec le négatif.

Le paysage historique de l’assurance vie mis à mal par les niveaux de taux actuels

 

Le marché de l’assurance vie s’est développé depuis la fin des années 90 autour d’un produit phare : le contrat d’assurance vie en euros. Protection du capital, faculté de rachat à tout moment, bonne rémunération et avantages fiscaux en ont fait un produit souscrit par toutes les classes sociales. Le poids du secteur français de l’assurance vie est le plus important d’Europe continentale avec plus de 1 700 milliards d’euros d’encours, soit plus de 40% du patrimoine financier des ménages.

En face des placements des épargnants, les actifs des fonds en euros sont historiquement, et encore aujourd’hui, très majoritairement composés d’obligations principalement d’Etat et dans une moindre mesure d’obligations d’entreprises. Au-delà de la régularité des revenus induite par l’investissement en obligations, ce choix permet aux assureurs de réduire l’écart de duration entre les actifs et les passifs et ainsi de limiter le risque de variation de l’actif net réévalué en cas de hausse ou de baisse des taux. De plus, les obligations d’Etat sont peu consommatrices de fonds propres dans le référentiel Solvabilité 2.

Dans un contexte de baisse durable des taux, cet investissement a permis de générer des rendements sensiblement supérieurs au taux sans risque. Les raisons en sont simples et mécaniques. En effet, les actifs actuellement détenus par les assureurs sont des actifs achetés dans le passé, c’est-à-dire à un moment où les taux étaient plus élevés qu’aujourd’hui et donc, avec des rémunérations supérieures aux taux actuels.

Venant s’ajouter à cela, la gestion de la provision pour participation aux excédents, qui doit être redistribuée aux bénéficiaires dans les 8 années de sa constitution, a permis aux assureurs de piloter le taux servi aux assurés et ainsi de maintenir dans la durée l’attractivité du contrat.

Si les assureurs ont pu maintenir des taux servis attractifs et un niveau de rentabilité intéressant ces 5 dernières années, cela a été fait le plus souvent en réalisant des plus-values latentes, ce qui ne pourra durer éternellement. Ainsi, si les taux restent durablement bas et encore plus en cas de remontée, la poursuite de cette stratégie de placement principalement en obligations ne permettra plus aux assureurs de servir des taux attractifs, avec le risque de voir un désintérêt des assurés pour le produit en euros.

Au-delà de la capacité à rester « dans le marché » en matière de taux servis, les assureurs vie ont un autre challenge à surmonter qui est juste d’honorer leurs engagements contractuels et d’assurer leur pérennité.

Qu’induit la garantie en capital en environnement de taux bas ?

 

Si on aborde la rentabilité d’un contrat en euros sous l’angle purement économique à savoir sur la base du ratio de la rentabilité sur les fonds propres immobilisés, la garantie en capital du fonds en euros vient à la fois diminuer l’espérance (au sens mathématique du terme) de rentabilité et augmenter le capital économique à immobiliser pour être solvable.

Pour ce qui est de la rentabilité, l’impact est aisé à comprendre. Les assureurs devront garantir le capital investi à tout moment même les années où le rendement des actifs aura été négatif.

Pour ce qui est des capitaux immobilisés cela est un peu différent. Ils correspondent de manière schématique à la perte potentielle de l’assureur avec une probabilité de survenance de 0,5 % (1 année sur 200). Or dans un contexte de taux très bas, les modèles économiques prédisent de plus en plus de scénarios avec des rendements négatifs.

Lorsqu’on modélise les deux composantes de l’équation du ROE (Return On Equity) le niveau de rentabilité sur fonds propre diminue en fonction de l’engagement de l’assureur lorsqu’on l’exprime en pourcentage du taux sans risques.

Un nouveau monde pour l’assurance vie

 

Les assureurs cherchent chaque année à servir des taux à leurs assurés a minima comparables, et si possible supérieurs, à ceux pratiqués par les autres acteurs de la place, faute de quoi ils risqueraient une diminution forte de la collecte de l’année. Dans ce contexte, la baisse des taux, les nouvelles contraintes réglementaires et l’obligation d’une gestion prudente de l’entreprise rajoutent de la complexité dans le choix du taux de rendement servi.

Cette décision nécessite d’intégrer de nombreuses dimensions et notamment :

  • les modalités d’utilisation des éventuelles richesses latentes pour l’année en cours et de manière prospective, tout dégagement de plus-value se faisant nécessairement au détriment du rendement des années suivantes ;
  • la politique de dotation/reprise de la provision pour participation aux bénéfices ;
  • les ambitions et la stratégie de développement ;
  • les capacités de diversification ou de commercialisation de nouvelles offres ;
  • le niveau des frais de gestion et de distribution car ils sont beaucoup plus visibles dans un contexte de taux bas ;
  • la nature des garanties proposées sur les nouveaux contrats ;
  • le niveau de rendement attendu des actifs à la fois à court terme mais aussi de manière prospective selon la ou les stratégies de placement retenues ;
  • les placements à privilégier pour optimiser le couple rendement risque.

Sur ce dernier point, il est important de noter que, si la tentation d’augmenter le rendement des actifs en prenant plus de risques peut être forte, elle conduit mécaniquement, du fait de Solvabilité 2, à une augmentation du besoin en fonds propres (SCR). En outre, les entreprises d’assurance doivent dorénavant intégrer dans l’analyse de leurs risques, notamment dans le cadre du processus ORSA, différents scénarios de prolongation ou de sortie de la période de taux bas et soumettre cette analyse à leur conseil d’administration ainsi qu’au superviseur.

Entre taux servi, rentabilité, prise de risque, utilisation des richesses latentes, le chemin de crête reste étroit et les besoins en pilotage et simulations permettant d’éclairer les décisions sont indispensables. Les axes de réflexion portent principalement sur trois grandes thématiques : l’allocation et la structure des placements, l’aménagement des offres actuelles, la conception de nouvelles offres permettant un meilleur partage des risques.

Les conséquences sur les placements

 

Les allocations stratégiques historiques, principalement en obligations étant mises à mal par les niveaux actuels des taux, les assureurs sont incités à les faire évoluer et à se tourner vers des classes d’actifs alternatives bénéficiant d’espérances de rendement plus élevées et/ou de traitements prudentiels allégés sous Solvabilité 2.

Ceci va fatalement conduire à :

  • des placements plus complexes, alliant, à une espérance de gains plus élevés, une composante de protection des revenus ; composante dont le coût peut fortement augmenter si les conditions de marché ont été mal anticipées ;
  • des stratégies de gestion permettant de se couvrir contre la baisse ou la hausse des taux ;
  • la recherche de rendements plus élevés, idéalement peu coûteux en fonds propres.

Quelle que soit la stratégie retenue, il sera indispensable de mener des études poussées et souvent complexes pour mesurer toutes les conséquences sur les comptes sociaux, la solvabilité des choix retenus, et ce sur la durée.

Au-delà de la structure même des placements, les études montrent le plus souvent qu’il est nécessaire de lisser dans le temps les éventuelles modifications d’allocations stratégiques décidées.

L’aménagement des garanties actuelles

 

A court terme, la grande majorité des assureurs a entrepris de mettre en œuvre des stratégies s’appuyant sur la réglementation et les produits existants. Elles s’articulent autour de la désensibilisation des assureurs aux fonds en euros et le partage des risques, tout en veillant à ce que la part de diversification reste acceptable pour les épargnants qui s’y sont souvent montrés réticents. Le développement de la commercialisation des UC, qui représentent actuellement 30 % de la collecte, a été une première étape en ce sens.

D’autres pistes s’appuyant sur les produits existants sont aujourd’hui explorées. On peut par exemple citer :

• l’intégration dans les offres de produits structurés permettent la protection d’une partie du capital uniquement à l’échéance du contrat ;
• l’intégration dans les offres de garanties de prévoyance optionnelles ;
• une analyse personnalisée des besoins en vue de proposer une allocation sur mesure adaptée aux contraintes de chaque assuré et tenant compte de son profil (sur ce point l’intelligence artificielle peut offrir de nombreuses avancées) ;
• des démarches plus innovantes, telles que la conversion d’un taux technique contre une garantie plancher sur les supports en UC souscrits.

De nouvelles offres à imaginer

 

Au-delà de ces aménagements de l’existant, il va être nécessaire d’imaginer et concevoir de nouvelles offres. La pertinence et la clarté de ces nouveaux produits conditionneront leur acceptation par les assurés et leur succès.

En effet, la conception et la commercialisation d’un nouveau produit d’assurance vie nécessite d’analyser de nombreux points tels que l’appétence des épargnants pour le produit, les ambitions de développement, la rentabilité attendue un fois pris en considération le coût des options, des garanties financières et des risques portés par le produit, les coûts de gestion, la conformité réglementaire, les capacités de distribution par le réseau, la capacité des outils informatiques à le gérer, …

Si la création d’un nouveau produit nécessite le plus souvent entre 12 et 18 mois, de sa conception initiale à sa commercialisation, avant qu’il ne devienne un produit phare, le délai se compte en années.

Le produit conçu pour être une alternative au fonds en euros, car proposant une solution aux contraintes de liquidité et de garantie en capital, est l’Eurocroissance. Il a été présenté lors de sa création en 2014 comme « l’assurance vie du XXIe siècle ».

Le référentiel comptable d’un support Eurocroissance est totalement différent de celui d’un support en euros. Il se caractérise par deux spécificités majeures :

• La provision mathématique, exprimée en euros, qui permet d’assurer une garantie en capital mais uniquement au terme du contrat (8 ans, au minimum) et qui varie chaque année selon le niveau des taux obligataires ;
• La provision de diversification, destinée à procurer davantage de rendements et à absorber les variations du marché jusqu’au terme du contrat. Celle-ci est exprimée en nombre de parts, le nombre de parts versé à l’assuré ne pouvant diminuer et la valeur de la part de la provision de diversification ne pouvant baisser en dessous d’un certain seuil. Contrairement à la valeur de la part qui est commune, le nombre de parts est propre à chaque assuré, ce qui « individualise » le rendement du contrat.

Ce produit n’a pas rencontré le succès escompté, l’une des raisons étant son manque de lisibilité et un rendement différent pour chacun des assurés. Pour y remédier la loi PACTE a fait évoluer le produit et a uniformisé le rendement servi aux assurés. Cette évolution, appréciée par de nombreux assureurs induit cependant une problématique d’équité. En effet, un assuré ayant pris davantage de risques aspire à de meilleures performances et la provision mathématique de l’ancien Eurocroissance permettait d’en tenir compte. De plus, investir sur de longues durées ne se voit plus récompensé.

Un produit tel que l’Eurocroissance démontre la complexité à concilier partage de risque, perspective de rendement, protection du capital avec la simplicité et l’acceptabilité de l’offre par les assurés.

Les solutions sur lesquelles portent actuellement les réflexions sont des solutions qui devront répondre à plusieurs contraintes :

• des gains potentiels plus élevés que ceux des produits en euros, avec en contrepartie un risque plus élevé pour les assurés et potentiellement des effets « cliquet » permettant de garder le bénéfice des années les plus favorables ;
• une garantie minimale, certes inférieure à la somme d’argent placée, mais permettant d’éviter à des pertes importantes en capital ;
• une liquidité moindre, avec notamment une phase d’indisponibilité de l’épargne permettant à l’assureur d’optimiser les placements dans une logique de gestion pilotée.

Être en capacité de répondre à tout où partie de ces contraintes est probablement une condition incontournable pour l’assurance vie de demain. Pour autant, leur complexité technique en matière de conception de modélisation, de rentabilité et de pilotage, le manque de cadre juridique clair, la complexité à expliquer et donc vendre ces offres dans un contexte de défiance du grand public envers les marchés financiers et de complexité grandissante de ceux-ci, constituent de réelles difficultés.

Des enjeux forts pour les réseaux de distribution

 

Si les solutions en matière de produits futurs et la feuille de route associée sont relativement claires, la capacité des réseaux de distribution à les mettre en œuvre reste un enjeu de taille, car les problématiques humaines sont souvent plus complexes à traiter que les aspects purement techniques.

En effet, la capacité d’un réseau à vendre des offres complexes et envers lesquelles l’épargnant sera probablement suspicieux est un vrai challenge. Cela va nécessiter des approches quasi clés en mains adaptées à chaque profil et beaucoup de pédagogie auprès des prospects et assurés qui n’ont souvent qu’une vision très parcellaire, voire erronée, des gains potentiels et risques découlant des produits proposés. Et ce dans un contexte où l’obligation de devoir de conseil est devenue un élément incontournable de l’équation.

S’ils ne sont pas suffisamment accompagnés, les réseaux, risquent de se « replier » et se concentrer sur ce qu’ils savent pouvoir vendre.

La formation du réseau, la capacité à intégrer dans la démarche de vente le devoir de conseil envers l’assuré ou le prospect et ce qu’il induit en matière de définition des objectifs de placement au regard de son appétence au risque, de sa capacité d’épargne, de ses projets futurs, vont être centraux pour la réussite de la révolution annoncée.

Marc Raymond ; Directeur des Opérations et de l’Actuariat